Les histoires

Les Templiers

Moins de deux siècles d'existence, une légende qui ne s'éteint pas

Pourquoi une simple croix rouge sur un manteau blanc fait-elle encore battre les cœurs, plus de sept siècles après la disparition de ceux qui la portaient ?

Parce qu'elle ne dessine pas seulement une forme : elle raconte une vie entière. Le rouge évoque le sang du Christ, et celui des frères prêts à tomber pour protéger les pèlerins. Le blanc rappelle des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Ses branches égales scellent un serment de croisade que rien ne vient jamais révoquer. Selon la tradition, on la portait à gauche, du côté du cœur pour lier son cœur à celui du Christ.

Comment des hommes qui se disaient « pauvres chevaliers du Christ » sont-ils devenus l'une des puissances les plus enviées d'Europe, avant de finir sur les bûchers ?

Moines et soldats, protecteurs et banquiers, humbles et puissants, adulés puis anéantis : cette croix résume tout ce que furent les Templiers. Pour la comprendre, il faut remonter à l'origine, sur les routes de Jérusalem.

Les grandes dates

Deux siècles d'histoire, de Clermont au bûcher

  1. 1095À Clermont, le pape Urbain II prêche la première croisade
  2. 1099Prise de Jérusalem, naissance des États latins d'Orient
  3. 1120Fondation de l'ordre au concile de Naplouse
  4. 1129Concile de Troyes : une règle propre et le manteau blanc
  5. 1139L'Ordre est placé sous l'autorité directe du pape
  6. 1147Selon la tradition, la croix rouge sur l'épaule gauche
  7. 1177Victoire de Montgisard contre Saladin
  8. 1187Désastre de Hattin, puis chute de Jérusalem
  9. 1291Chute de Saint-Jean-d'Acre, l'Ordre se replie à Chypre
  10. 1307Le 13 octobre, arrestation des Templiers du royaume
  11. 1312Le pape Clément V supprime l'Ordre
  12. 1314Jacques de Molay meurt sur le bûcher, à Paris

La création de l'ordre

Pourquoi des milliers de chrétiens ont-ils pris la route de Jérusalem ?

Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II prêche la première croisade. Il appelle l'Occident à secourir les chrétiens d'Orient et les pèlerins, souvent rançonnés, parfois assassinés en chemin. Jérusalem est prise en 1099 et les États latins d'Orient naissent. Mais les pèlerins affluent, et les routes restent mortelles.

Le pape Urbain II prêchant la croisade au concile de Clermont, enluminure médiévale
Urbain II au concile de Clermont. Les Passages d'outremer, vers 1474.

Qui allait oser les protéger ?

Un chevalier champenois, Hugues de Payns, qui séjourne en Terre sainte dès 1104 aux côtés du comte Hugues de Champagne.

En janvier 1120, au concile de Naplouse, avec Godefroy de Saint-Omer, il fonde la milice des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon.

Le roi de Jérusalem, Baudouin II, la soutient et lui cède une partie de son palais, près de l'ancien Temple de Salomon : d'où le nom de « Templiers ». Les chevaliers prononcent les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Le patriarche Gormond de Picquigny leur confie la mission de « garder voies et chemins contre les brigands, pour le salut des pèlerins », qui devient pour eux comme un quatrième vœu.

« Garder voies et chemins contre les brigands, pour le salut des pèlerins »

La mission confiée aux premiers Templiers

Comment une poignée de chevaliers a-t-elle conquis l'Europe ?

Le concile de Troyes, ouvert le 13 janvier 1129, dote l'Ordre d'une règle propre, avec l'appui de Bernard de Clairvaux. Les frères chevaliers reçoivent le manteau blanc (les sergents portent le brun ou le noir). Dans son Éloge de la nouvelle milice, Bernard salue une nouveauté : chez les Templiers, les mêmes hommes mènent le combat de l'âme et celui des armes, chose « aussi admirable qu'évidemment rare ». En effet, ils sont à la fois religieux et chevaliers.

Bernard de Clairvaux, enluminure du XIIIe siècle
Bernard de Clairvaux, soutien de l'Ordre. Enluminure du XIIIe siècle.

En 1139, les Templiers sont placés sous l'autorité directe du pape, hors de portée des évêques et des seigneurs locaux. Les dons de terres affluent.

Que valait leur serment sur un champ de bataille ?

Les Templiers forment l'élite des armées latines.

À Montgisard (en Terre sainte), en 1177, environ 80 chevaliers du Temple participent à la victoire de Baudouin IV contre Saladin le sultan d'Égypte. Mais 10 ans plus tard, à Hattin, en 1187, les Templiers capturés sont exécutés sur ordre de ce dernier. Trois mois plus tard, Jérusalem tombe à son tour, et le serment des templiers dans leur mission de protection les a emmenés jusqu'à la mort.

Chevaliers chrétiens au combat contre les troupes de Saladin, enluminure du XVe siècle
Chevaliers au combat en Terre sainte, 1187. Les Passages d'outremer, vers 1474.

La croix des Templiers

Que disait vraiment cette croix ?

Grecque simple, ancrée, fleuronnée ou pattée, elle changeait de forme mais pas de sens : l'appartenance à la chrétienté, le sang du Christ dans son rouge, le vœu permanent de croisade. La tradition veut que le pape Eugène III ait accordé aux Templiers, en 1147, le droit de la porter sur l'épaule gauche. Les historiens restent prudents sur la date : une bulle de 1139 la mentionnerait déjà.

Quelle vie se cachait derrière ce symbole ?

Une vie rythmée par la prière, les repas et les réunions en commun, l'entraînement militaire, la protection des pèlerins, la gestion des biens, le commerce, la collecte des taxes dues à l'Ordre, le contrôle du travail des paysans sur ses terres, la diplomatie et la guerre.

Les richesses et trésors des Templiers

Comment des hommes pauvres sont-ils devenus si riches ?

La pauvreté était individuelle ; l'Ordre, lui, avait des frais immenses pour soutenir la guerre en Orient. Il lui fallut donc devenir une puissance économique, commerciale et financière. Les revenus de ses commanderies d'Occident remontaient vers le siège de l'Ordre, en Terre sainte.

Le sceau de l'Ordre du Temple : deux chevaliers sur un seul cheval
Le sceau de l'Ordre du Temple : deux chevaliers sur un seul cheval.

Ils octroyaient des prêts contre les commandements de l'Église ?

L'Église interdisait aux chrétiens le prêt à intérêt, au nom du Deutéronome (23, 19) : « Tu n'exigeras de ton frère aucun intérêt. » Les Templiers prêtaient pourtant à tous : pèlerins, croisés, marchands, monastères, clergé, rois et princes. Le remboursement pouvait dépasser la somme prêtée à la faveur d'un change de monnaie, une manière admise de contourner l'interdit.

« Tu n'exigeras de ton frère aucun intérêt. »

Deutéronome 23, 19

Pourquoi les rois leur confiaient-ils leurs finances ?

Pendant la deuxième croisade (1147-1149), Louis VII, à court d'argent, se tourne vers eux. Il écrit à Suger qu'il ne sait comment il aurait pu subsister en Orient sans leur aide. Plus tard, les Templiers contribuent, après avoir hésité, à la rançon de saint Louis, capturé en 1250. À Paris, leur Temple abrite même le trésor royal.

Les Templiers avaient-ils réellement un trésor ?

Oui, mais pas celui que l'on imagine. Leur richesse tenait à leurs terres, à leurs commanderies et à la confiance des rois qui leur confiaient leurs finances : le Temple de Paris abritait même le Trésor royal. L'argent y circulait en prêts, en dépôts et en transferts plus qu'il ne dormait dans un coffre.

On peut tout de même dire que le Temple de Paris, enceinte fortifiée, était un vrai coffre-fort. Des rois, des nobles et des institutions y déposaient leur argent, et le Trésor royal de France y était lui-même gardé. Un frère templier a même tenu les comptes du roi.

Mais quand Philippe le Bel fait saisir leurs biens en 1307, il ne trouve aucun butin à la hauteur de la légende. Le « trésor perdu des Templiers », lui, n'a jamais laissé la moindre preuve.

La chute et l'arrestation des Templiers

Que reste-t-il d'un ordre qui a perdu la Terre sainte ?

Le 18 mai 1291, le grand port du royaume de Jérusalem, Saint-Jean-d'Acre tombe. Les Templiers résistent encore dix jours dans leur forteresse, jusqu'au 28 mai. Les chrétiens quittent la Terre sainte, et le siège de l'Ordre s'installe à Chypre. Mais l'Ordre avait été créé pour protéger les pèlerins de Jérusalem : à quoi servait-il désormais ? Le peuple, lui, voyait depuis longtemps en ces chevaliers des seigneurs orgueilleux et cupides.

Qui avait intérêt à leur disparition ?

Philippe le Bel. Il avait besoin d'argent et voulait affirmer un pouvoir absolu. Or les Templiers, environ 15 000 au début du XIVe siècle dont 2 000 en France (les chevaliers n'en formant qu'une petite part), ne répondaient qu'au pape et non à la couronne.

Que s'est-il passé à l'aube du 13 octobre 1307 ?

Guillaume de Nogaret, porteur d'une ordonnance royale, entre avec ses hommes d'armes dans l'enceinte du Temple de Paris, où réside le maître Jacques de Molay. Les quelque 140 frères présents se laissent emmener sans résistance. Le même scénario se joue dans tout le royaume : quelques Templiers s'échappent, la plupart sont arrêtés et leurs biens sont confiés au Trésor royal. Les accusations sont l'hérésie, le blasphème et les pratiques immorales ; les aveux sont souvent arrachés sous la torture.

Le pape pouvait-il sauver l'Ordre ?

Clément V, d'abord réticent, finit par céder aux pressions du roi. En novembre 1307, il ordonne l'arrestation des Templiers dans toute la chrétienté. Par la bulle Vox in excelso du 22 mars 1312, lue au concile de Vienne le 3 avril, il supprime l'Ordre sans le condamner pour hérésie, et transfère ses biens aux Hospitaliers.

Et Jacques de Molay ?

Après avoir avoué sous la torture, le maître proclame publiquement l'innocence de l'Ordre. Le 18 mars 1314, il est brûlé à Paris, sur l'île aux Juifs.

Le bûcher de Jacques de Molay et d'un autre Templier, enluminure du XIVe siècle
Le bûcher du maître du Temple. Chroniques de France ou de Saint-Denis, après 1380.

L'Ordre du Temple a vécu moins de deux siècles.

Sa croix rouge, elle, n'a jamais cessé d'être portée.

Les bijoux

Ce que cette histoire m'a inspiré

En écrivant cette histoire, une image m'est restée : celle d'une croix cousue du côté du cœur, portée comme un serment que rien ne vient révoquer.

J'ai voulu une croix qui garde cette force et cette simplicité. Ses bras s'évasent comme ceux de la croix pattée du Temple. Je l'ai façonnée à la main dans mon atelier du Var. Au dos, vous pouvez faire graver un prénom, un prénom et une date, ou un court texte de quatre mots au plus.

La même croix orne la bague Passio Christi, avec une pierre rouge sertie en son centre : le rouge du sang du Christ, que la croix des Templiers évoquait.

Sources principales

  • Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge (Seuil)
  • Wikipédia, Ordre du Temple, Concile de Naplouse, Siège d'Acre (1291)
  • Hérodote.net, « 13 octobre 1307 »

Enluminures : domaine public, via Wikimedia Commons.